jeudi 17 avril 2014

Israël aussi...

(Article sur la montée de l’extrême droite.)

Quoique accoutumé aux arguties, le Parlement israélien a accueilli le 8 février 2011 un débat plutôt étrange sur le « problème de l’assimilation » des femmes juives compagnes de Palestiniens. Organisatrice de la rencontre, la députée Tzipi Hotovely, présidente de la commission pour la promotion des femmes du Parlement, a expliqué : « L’identité juive est l’un des principaux objectifs de [la] commission » et « malheureusement le phénomène du mariage mixte concerne surtout des femmes juives qui épousent des musulmans ».
Parmi les intervenants se trouvait M. Benzi Gopstein, dirigeant du groupe extrémiste Lehava (« Prévention de l’assimilation en Terre sainte »), une organisation connue pour son apologie de la haine et de la violence contre les Palestiniens et les demandeurs d’asile africains. Lui-même s’est distingué, entre autres, pour son éloge de l’homme qui avait poignardé un non-juif soupçonné de vouloir séduire une femme juive. Au lendemain de sa condamnation à dix-huit ans de prison pour meurtre, en juin 2012, M. Gopstein déclara : « C’est triste de voir un Juif jeté en prison alors que, à l’instar de Simon et Lévi, il ne fait que préserver l’honneur d’une fille d’Israël, Dans un Etat juif normal, il aurait reçu une médaille. Cet homme est un héros et non un criminel. »
De son côté, le Dr Zvi Tsamaret, alors directeur général du ministère de l’éducation, estime que les écoles « sont en train de fournir des efforts pour renforcer l’identité juive pendant les cours, en éduquant les élèves aux valeurs de la famille ». Sous son mandat, le ministère de l’éduation décida d’interdire l’enseignement de la Déclaration universelle des droits de l’homme dans les écoles car elle stipule le droit de chacun à se convertir à une autre religion et à déménager dans un autre pays. Autant de dispositions qu’il estimait contraires aux valeurs promues par le système éducatif.
Il ne faut pas croire que Mme Hotovely appartienne à un parti marginal de droite. Elle est membre de la grande formation au pouvoir qui préside aux destinées d’Israël depuis près de trente ans : le Likoud. Non seulement le débat tenu par la commission ne li causa aucun tort, mais elle gagna en popularité et fut même promue par son parti aux élections primaires de 2013. Quant au Dr Tzamaret, il n’appartient pas au parti extrémiste Israël Beitenou de l’actuel ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman ; il n’a fait que suivre les directives de son ministre d’alors, M. Gideon Saar, membre du principal courant du Likoud et qui occupe désormais la fonction de ministre de l’intérieur. A ce titre, il œuvre activement à l’emprisonnement des demandeurs d’asile, sans aucune forme de procès.
Le premier ministre Benyamin Netanyahou n’est pas en reste. Devant un parterre de chrétiens israéliens désireux de s’engager dans l’armée et confrontés à l’opposition de la communauté arabe, il s’est laissé aller, affirmant : « Nous appliquerons la loi et poursuivrons toute personne qui tentera de vous empêcher de vous enrôler et de contribuer à l’Etat juif. » Puis, se rappelant la nature de son auditoire, il rectifia, parlant de « notre Etat et notre société ». Déjà, en 1997, durant son premier mandat de premier ministre, il avait provoqué un énorme scandale en soufflant à l’oreille du grand rabbin cabaliste Kadouri que « la gauche a oublié ce que cela signifie d’être juif ».
(…)
Ainsi quand une personnalité politique de droite – ou centriste – veut vilipender un adversaire, elle l’accuse de soutenir « un Etat pour tous ses citoyens », expression la plus détestée car elle signifie des droits égaux pour tous. Pour la droite et le centre, Israël ne peut être qu’un Etat juif – un Etat qui défend la suprématie juive. Au point que, fin décembre 2013, la députée du Likoud Miri Regev, ancienne porte-parole de l’armée israélienne, a déposé un projet de loi interdisant le droit d’association à toute organisation « qui nie le caractère juif de l’Etat ». Si ce projet de loi a peu de chance d’être voté – le gouvernement a récemment rejeté une proposition de loi similaire -, il reflète à coup sûr les intimes convictions de la rue.
La droite bénéficie également du fervent soutient de rabbins racistes. Trois cents d’enre eux, en majorité des fonctionnaires de l’Etat, ont notamment pris la défense du rabbin de Safed, M. Shmuel Eliyahu, qui a émis un psak (ordonnance religieuse) interdisant aux Juifs de sa ville de louer ou vendre un bien à un non-Juif. Le procureur général a jugé inutile de les poursuivre en justice. Dans le livre Torat Ha’ Melekh, écrit par plusieurs rabbins, il est écrit que, « s’il y a une raison de croire que des enfants de gentils [les non-Juifs] puissent un jour nous nuire, il est permis de les tuer délibérément ». Là encore, le procureur général a décidé de ne pas engager de poursuites.
En janvier 2010, le projet de loi prévoyant la distribution équitable des terres appartenant é l’Etat entre tous les citoyens, juifs ou palestiniens, déposé par le député arabe israélien Ahmed Tibi a été rejeté. En Israël, la plupart des terres palestiniennes ont été confisquées à leurs propriétaires au lendeman de la guerre d’indépendance de 1948 – mais dans les faits, elles ont été saisies de nombreuses années après la guerre, à des citoyens « techniquement » israéliens. Ce mot à son importance : jusqu’en décembre 1966, les citoyens palestiniens d’Israël vivaient sous administration militaire. S’ils avaient accès au vote et étaient également éligible, leurs droits civiques étaient sévèrement restreints.
 
Mais cette égalité de jure ne s’est jamais traduite par un partage du pouvoir. Aucun parti palestinien n’a jamais été intégré à la coalition au pouvoir. Même Itzhak Rabin, illustre martyr de la gauche sioniste israélienne, n’a jamais permis aux Palestiniens de rejoindre sa coalition :Ils étaient invité à la soutenir de l’extérieur. Etre exclu de la coalition signifie que vous n’avez aucun contrôle sur les allocations des ressources publiques. Ainsi, les villes à majorité palestinienne reçoivent moins de subventions et d’aides que les autres. Les Israéliens palestiniens n’ont pas accès à une série d’avantages sociaux réservés aux Juifs qui ont fait leur service militaire. Pas étonnant alors que 53% des Palestiniens soient considérés comme pauvres.
Quand on parle d’Israël, l’occupation de la Cisjordanie est souvent la première question soulevée. Mais l’occupation, et la volonté d’Israël d’annexer des zones entières de la Cisjordanie, n’est qu’un exemple, quoique le plus grave, du concept de suprématie juive, endémique et droite. Israël a dû faire face à un flux considérable de demandeurs d’asile africains, essentiellement originaires d’Erythrée et du Soudan, la droite s’est totalement déchaînée. Pour M. Netanyahou, les cinquante-cinq mille demandeurs d’asile constituent une « menace nationale », et il a érigé un mur le long de la frontière égyptienne. Le gouvernement a créé des centres de détention où ces derniers pouvaient être emprisonnés pendant trois ans, sans procès équitable. La Cour suprême a fini par abolir cette loi, mais le gouvernement s’est contenté de réduire la période de détention maximale à un an.
 
L’apologie du racisme était habituellement le lot de l’extrême droite israélienne, notamment du parti Kach du rabbin nationaliste Meir Kahane, assassiné en 1990 à New York après avoir été membre de la Knesset, dont il a ensuite été exclu. Frappé d’interdiction de se présenter aux élections de 1988, ce parti a été déclaré organisation terroriste après le massacre du tombeau des Patriarches en 1994 : Baruch Goldstein y avait froidement assassiné vingt-neuf Palestiniens. Plusieurs adeptes ont néanmoins essayé de se faire élire. En vain.
On peut expliquer leur échec par le fait qu’ils ne sont plus nécessaires dans le paysage politique. Kahane avait l’habitude de dire que « dans tout Juif, il y a un petit Kahane », et il n’avait peut-être pas tort. Mme Hotovely et M. Danon pourraient aisément appartenir à son parti. Des adeptes mécontents de Kahane ont révélé que l’actuel ministre des affaires étrangères, M. Lieberman, est un ancien membre du parti Kach. Il n’a pas démenti. Par ailleurs, le vice-président de la Knesset et membre du Likoud Moshe Feiglin a rédigé un projet de Constitution ouvertement proche des idées du rabbin Kahane. Les positions de ce dernier, autrefois interdites, sont devenues monnaie courante en Israël.
Cette hystérie constitue un démenti cinglant aux allégations de la droite, qui se prétend soucieuse de la sécurité des citoyens. Ce qui la dérange vraiment, c’est qu’il y ait des non-Juifs en Israël même. En mai 2012, les députés Regev et Danon ont organisé dans le sud de Tel-Aviv un rassemblement contre les demandeurs d’asile qui a viré à l’émeute : des Africains ont été attaqués par la foule déchaînée et leurs échoppes brûlées, souvent après avoir été pillées. Après avoir enflammé les foules en traitant les Africains de « cancer », Mme Regev a tenté de se rétracter, malgré un beau lapsus : « Je n’ai jamais comparé ces infiltrés à des êtres humains. » Le gouvernement n’a pas levé le petit doigt.
Pour la grande majorité de la droite, la citoyenneté israélienne est une coquille vide et creuse : seul compte le fait d’être juif ou non. L’utilisation du terme « Israélien » dénote une filiation à gauche car il intègre tout l’éventail de la population. Parler aujourd’hui des « Israéliens » revient à reconnaître que tous les citoyens israéliens – pas seulement les Juifs – sont des compatriotes. M. Shimon Pérès n’avait-il pas affirmé après sa défaite électorale de 1996 que « les Israéliens ont perdu et les Juifs ont gagné » ?
Dommage que le président Pérès ait oublié ses propos. Officiellement les « Israéliens » n’existent pas, le gouvernement ne les reconnaît pas. Si les citoyens d’Israël étaient avant tout israéliens plutôt que juifs ou arabes, citoyen d’une même république, le gouvernement ne serait-il pas contraint de les traiter sur un pied d’égalité, ce qui n’est pas le cas, de nombreux droits étant réservés à ceux qui effectuent leur service militaire, c’est-à-dire les Juifs ? Et les tribunaux, encore et toujours, ont donné leur accord. En octobre 2013, la Cour suprême a décrété que « l’existence d’une nationalité israélienne n’a pas été établie ». Quand le gouvernement lui-même, soutenu par la justice, refuse de considérer Israël comme une République, la suprématie juive – actuel cheval de bataille de la droite – remporte une victoire après l’autre.
 
Ecrit par: Yossi Gurvitz, journaliste et photographe, Tel-Aviv.

N.

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