… est une transgression créatrice par rapport
au modèle dominant agricole. Il s’agit en fait d’une utopie, c’est-à-dire,
selon la définition que j’en fais, ce qui résiste au conformisme d’un mode de
pensée qui se présente comme incontournable. Car si nous considérons
l’histoire, c’est exactement ce qui s’est passé avec l’agriculture.
Nous
devons l’agriculture à la révolution néolithique. Jusqu’à cette époque, chaque
communauté humaine prélevait dans la nature de quoi survivre. Puis l’homme a
contribué, avec l’intervention de l’agriculture, à créer une forme de sécurité
et d’abondance. Au fil du temps et des découvertes, l’^être humain a constaté
qu’en mettant du fumier, des nutriments dans le sol, les céréales qui
poussaient étaient encore plus vigoureuses. C’est la révolution agricole dans
toute sa splendeur qui a donné naissance à l’agriculture paysanne, universelle.
Pendant des siècles, l’être humain a eu recours à ces pratiques saines sans
mettre aucun produit chimique.
Au
début du XXe siècle, l’industrialisation a induit des conséquences pour
l’agriculture avec l’introduction de la combustion énergétique, du pétrole, de
la mécanisation. L’énergie métabolique a cédé le pas à l’énergie fossile. Le
paysan, au sens de celui qui est tenu par un pays, est devenu malgré lui lui
exploitant agricole. L’agronomie (étymologiquement, « la loi des
champs ») a été investie par les engrais, les pesticides, etc. Cette
chimie agressive a appauvri les sols et dégradé leur vitalité, détruisant leur
couche fertile ainsi que les micro-organismes, qui en garantissent la qualité.
Cette vision mécaniste a amené l’avènement de la technoscience et de la pétrochimie.
Ce monopole terrifiant ligote l’agriculteur, pollue les nappes phréatiques et
au final détruit le patrimoine de l’humanité.
L’agroécologie
prend le contre-pied de tout cela. Je me suis moi-même installé en Ardèche sur
des pierres réputées pauvres, arides, caillouteuses. J’ai non seulement été
pris pour un utopiste, mais pour un inconscient. J’ai soigné mes sols, je les
ai nourris avec du compost, leur donnant une forme d’humus (dont la racine est
commune aux termes humanité et humilité), à partir des matières organiques
compostables issues des déchets de ma ferme. Avec cette matière précieuse qui
s’inscrit comme l’air, l’eau et la lumière dans le cycle du vivant, j’enrichis
ma terre, je fais des récoltes et je nourris ma famille. C’est ainsi que les
principes de l’agroécologie, enseignés par mon association Terre &
humanisme, permettent de lutter également contre la sécheresse dans les pays
sahéliens. Nous avons pu l’appliquer au Maroc, au Sénégal, au Mali, au Burkina
Faso…
L’agroécologie
n’est pas seulement une technique, c’est aussi une approche philosophique et
spirituelle : celle de rejoindre le sacré dans la nature, en se présentant
humblement devant elle, comme un serviteur de son extraordinaire
accomplissement et non comme un prédateur cupide. Je crois à ce génie
d’inventivité de la société civile, inspiré par les messages de cette création
qui nous transcende. L’agroécologie, autant qu’une utopie, est un changement de
paradigme. Celui de replacer l’être humain et la nature au cœur de la société.
Propos de Pierre Rabhi (agriculteur,
écrivain et philosophe) recueillis par Olivier Nouaillas, journaliste à La Vie
N.
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