samedi 29 décembre 2012

L'agroécologie...


… est une transgression créatrice par rapport au modèle dominant agricole. Il s’agit en fait d’une utopie, c’est-à-dire, selon la définition que j’en fais, ce qui résiste au conformisme d’un mode de pensée qui se présente comme incontournable. Car si nous considérons l’histoire, c’est exactement ce qui s’est passé avec l’agriculture.
            Nous devons l’agriculture à la révolution néolithique. Jusqu’à cette époque, chaque communauté humaine prélevait dans la nature de quoi survivre. Puis l’homme a contribué, avec l’intervention de l’agriculture, à créer une forme de sécurité et d’abondance. Au fil du temps et des découvertes, l’^être humain a constaté qu’en mettant du fumier, des nutriments dans le sol, les céréales qui poussaient étaient encore plus vigoureuses. C’est la révolution agricole dans toute sa splendeur qui a donné naissance à l’agriculture paysanne, universelle. Pendant des siècles, l’être humain a eu recours à ces pratiques saines sans mettre aucun produit chimique.
            Au début du XXe siècle, l’industrialisation a induit des conséquences pour l’agriculture avec l’introduction de la combustion énergétique, du pétrole, de la mécanisation. L’énergie métabolique a cédé le pas à l’énergie fossile. Le paysan, au sens de celui qui est tenu par un pays, est devenu malgré lui lui exploitant agricole. L’agronomie (étymologiquement, « la loi des champs ») a été investie par les engrais, les pesticides, etc. Cette chimie agressive a appauvri les sols et dégradé leur vitalité, détruisant leur couche fertile ainsi que les micro-organismes, qui en garantissent la qualité. Cette vision mécaniste a amené l’avènement de la technoscience et de la pétrochimie. Ce monopole terrifiant ligote l’agriculteur, pollue les nappes phréatiques et au final détruit le patrimoine de l’humanité.
            L’agroécologie prend le contre-pied de tout cela. Je me suis moi-même installé en Ardèche sur des pierres réputées pauvres, arides, caillouteuses. J’ai non seulement été pris pour un utopiste, mais pour un inconscient. J’ai soigné mes sols, je les ai nourris avec du compost, leur donnant une forme d’humus (dont la racine est commune aux termes humanité et humilité), à partir des matières organiques compostables issues des déchets de ma ferme. Avec cette matière précieuse qui s’inscrit comme l’air, l’eau et la lumière dans le cycle du vivant, j’enrichis ma terre, je fais des récoltes et je nourris ma famille. C’est ainsi que les principes de l’agroécologie, enseignés par mon association Terre & humanisme, permettent de lutter également contre la sécheresse dans les pays sahéliens. Nous avons pu l’appliquer au Maroc, au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso…
            L’agroécologie n’est pas seulement une technique, c’est aussi une approche philosophique et spirituelle : celle de rejoindre le sacré dans la nature, en se présentant humblement devant elle, comme un serviteur de son extraordinaire accomplissement et non comme un prédateur cupide. Je crois à ce génie d’inventivité de la société civile, inspiré par les messages de cette création qui nous transcende. L’agroécologie, autant qu’une utopie, est un changement de paradigme. Celui de replacer l’être humain et la nature au cœur de la société.

Propos de Pierre Rabhi (agriculteur, écrivain et philosophe) recueillis par Olivier Nouaillas, journaliste à La Vie

N.

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