Nous sommes
soumis à une surveillance constante. Nous le savons et nous les laissons faire
sous prétexte que nous n’avons rien à cacher.
Mais tous
ces systèmes informatiques qui décryptent nos pensées, ‘’lisent’’ nos
courriers ou décodent et classifient nos achats compulsifs n’est que le
début, l’adolescence du monstre informatique qui contrôlera nos vies.
Des
programmes, aux algorithmes plus sophistiqués les uns que les autres, ne
regardent plus nos existences au travers d’un objectif froid de caméra de
surveillance ou déduisent une tendance féministe parce que vous tapez Olympe de
Gouges dans un moteur de recherche; ces nouveaux programmes vont nous
analyser, nous, en tant que vivant, en tant que paquet de données biométriques
numérisables.
Les
fournisseurs et producteurs d’antan se servaient de la cartothèque de leurs
représentants et de leurs infos persos sur les revendeurs, les petits
détaillants, collectées lors des passages de ces commerciaux itinérants chez
leurs clients. Le distributeur principal n’accédait pas, ne savait pas
grand-chose sur le consommateur final.
Aujourd’hui
représentants et revendeurs sont d’archaïques intermédiaires entre les gros
distributeurs et les consommateurs ; le représentant ne séduit plus le
détaillant pour qu’il accepte la pose de présentoirs promotionnels qui devront
allécher les consommateurs, c’est Fb, Google & Co qui s’en chargent ;
des entités virtuelles qui s’occupent de gérer vos données persos, de les
revendre et de tirer le meilleur bénéfice possible de cette mine d’or que nous
leur servons gratuitement.
L’argent
physique est voué à disparaître, le notre en tous cas. Les appareils de
paiement sans contact ont le vent en poupe ; la possibilité de payer avec
les smartphones aussi.
Avant, la Poste ou la banque n’étaient
que des intermédiaires entre Nous et notre gérance, Nous et notre opérateur
téléphonique, Nous et notre assureur etc. Avec le crédit perso, la banque s’est
immiscée dans notre relation avec le commerçant ; avec les cartes
bancaires, un intermédiaire de plus entre dans la danse (un intermédiaire
souvent étroitement lié aux banquiers).
Avec la
possibilité de payer à l’aide de ces appareils électroniques qui déforment nos
poches, ce sont les opérateurs en téléphonie qui deviennent aussi nos
intermédiaires ‘’banquiers’’.
L’étape suivante
dans la prise de contrôle de nos envies sera le portefeuille Google (Google
Wallet). Une application qui « poussera
le marketing personnalisé à un niveau jamais atteint. Vous la téléchargez sur
vorte téléphone et y inscrivez vos informations personnelles et vos numéros de
carte de crédit ou de compte bancaire. Lors d’un achat, le marchand n’aura qu’à
capter le signal de votre téléphone et, une fois votre approbation donnée, la
transaction sera conclue. Le commerçant n’a même pas accès à vos données
financières : seul Google les détient. C’est lui qui débitera votre compte
afin de payer le marchand. (1) »
Un
intermédiaire, une entité (Google) qui s’est chargé de vous montrer la pub de
l’objet que vous avez acheté.
Mais on
peut encore aller plus lion dans le suivi électronique de nos achats et les déplacements
qui leurs sont liés ; on peut aller plus loin dans l’analyse de nos
conversations et de nos comportements.
Quand nous
nous faisons prendre en défaut dans un événement banal, ou que nous passons en
jugement devant un tribunal pour quelque chose d’un peu plus grave, nous
essayons toujours de nous justifier en nous trouvant tout pleins d’excuses qui
ne sont valables que pour nous. Nous faisons le rétrospectif des événements qui
ont précédé l’accident.
Le rêve de
nos dirigeants serait de pouvoir prévoir le moindre accident, le moindre
événement, le moindre déplacement des populations.
Nous ne
savons pas ‘’pourquoi’’ des M….. nous tombent dessus et nous sommes incapables,
en tant qu’humain, de faire la moindre remise en question, la moindre autocritique.
L’informatique
est également incapable de prévoir les M…., mais elle peut, grâce à son
interminable collecte de données de masse sur les humains, repérer les
événements, les altérations qui conduisent vers un accident ou bêtement
entraînent une maladie.
En installant
une série de capteurs sur ses véhicules, UPS est parvenue à anticiper les
pannes de ses camions ; « Au
Canada, des chercheurs ont trouvé le moyen de localiser les infections chez les
bébés prématurés avant que les symptômes visibles n’apparaissent »(2).
La logique ne cherche plus à savoir ‘’pourquoi’’ c’est arrivé, mais se focalise
en amont sur la corrélation d’informations qui créeront le fameux ‘’pourquoi’’
si l’humain n’intervient pas.
On est en
pleine anticipation du vivant. « En
2007, le département de la sécurité intérieure – créé en 2003 par M. Georges W.
Bush – a lancé un projet de recherche destiné à identifier les ‘’terroristes
potentiels’’, innocents aujourd’hui mais à coup sûr coupables demain. Baptisé
‘’technologie de dépistage des attributs futurs’’ (Future Attribute
Screening Technology, FAST), le programme
consiste à analyser tous les éléments relatifs au comportement du sujet, à son
langage corporel, à ses particularités physiologiques… »(2).
En 2009 les
analystes de Google, dans un article publié dans Nature, ont affirmé qu’il
était possible de repérer des foyers de grippe saisonnière à partir des
archives du géant de l’internet.
L’Humain
n’est plus seulement identifié grâce aux données personnelles et biométriques
qu’il consent à donner, il est également identifiable par le biais de ses
comportements personnels quotidiens, sa gestuelle.
Bien que tous ces systèmes
soient plus que performants, technologiquement à la pointe de ce qui se conçoit,
ils sont loin d’être infaillibles. Les 120'000 noms de banals citoyens
américains étiquetés ‘’à haut quotient de terrorisme’’ et transmis au FBI par
les analystes des fichiers Matrix n’ont rien donné de probant ; l’étude
comparée de 24'000 photos de criminels avec les visages des cent mille
spectateurs d’un championnat de football américain n’a conduit qu’à la mise en
examen de pauvres hères ; les près de 500'000 caméras disséminées dans les
rues de Londres après les attentats de 2001 n’ont pas empêché les terroristes
de déclencher leurs bombes le 7 juillet 2005. Et les cas de caméras thermiques
affolées par la présence de femmes enceintes ne sont pas rares dans les
aéroports.
La faille
dans l'analyse comportementale des individus pourrait se résumer par le fait que, si ce même système est capable d’isoler un
individu douteux se préparant à commettre un acte illégal : Voler le sac
d’une grand-mère, braquer le kiosque du coin, se bagarrer pour une simple histoire
de cul, toute cette technologie analytique du comportement se révèle incapable
de localiser un terroriste qui s’apprête à commettre un acte accepté, reconnu
et encensé par ses pairs. Comment
détecter le stress dans le comportement d’un terroriste qui s’apprête à
commettre une action en parfaite adéquation avec une vision perso de sa religion ?
Pour notre
sécurité nous sommes filmés (parfois à l’aide de caméras thermiques), scannés,
radiographiés et que sais-je encore. Tout cet appareillage de surveillance est
visible, connu. On peut aussi parler des satellites qui gravitent autour de
notre biosphère, mais restons sur terre, assis sur notre fauteuil. Sauf que même
assis il est possible de déterminer votre identité.
Koshimizu
Shigeomi-san est professeur à l’institut avancé de technologie industrielle de
Tokyo. Sa spécialité consiste à étudier la manière dont ses contemporains se
tiennent assis.
Identifier
un individu par la manière qu’il a de poser son cul sur une chaise paraît
complètement loufoque à première vue. Mais ça marche à 98 % !
On tous vu
les exploits de Ethan Hunt qui s’est introduit dans des endroits hypersécurisés
où la moindre goutte de sueur, tombant sur le sol, déclencherait toutes les
alarmes de la galaxie hollywoodienne. En 2012, IBM a obtenu un brevet pour la
« sécurisation de bureau par une
technologie informatique de surface » (2). Ce qui veut dire que les sols
étaient truffés de récepteurs réagissant comme un écran de smartphone au
contact de nos doigts. Si le truc permet de détecter toutes intrusions,
d’allumer la lumière dès que quelqu’un pénètre dans une pièce ou de mettre en
marche la cafetière, le système peut aussi permettre de reconnaître les
‘’passants’’ rien qu’à leur démarche.
De la science-fiction réservée aux multinationales pétées de thunes qui ont des choses à dissimuler?
Technologie réservée aux gouvernements?
A quoi peut bien servir un détecteur capable de déceler les battements de votre cœur sur une console de jeu?
Bientôt nous n'aurons plus d'espaces où pousser une gueulante, où nous pourrons exprimer sainement notre mécontentement. Il n'y aura plus d'endroits où nous pourrons poser nos fesses loin d'un objectif scrutateur pour lire Destruction massive dans sa version papier.
Bientôt nous n'aurons plus le plaisir de l'imprévisibilité; il n'y aura plus de hasard et nous n'aurons plus cet espace pour dire Merde à la logique, au socialement acceptable, au politiquement correcte.
Quand cet espace aura disparu, les Hommes (et les femmes) seront devenus des
Moutons
numérisés.
Nemo.
(1) Pêcher le client dans une baignoire,
article d’Ariane Krol et Jacques Nantel, Manière de voir N° 133
(2) Données de masse, tyrannie numérique,
article de Kenneth Cukier et Viktor Mayer-Schönberger, Manière de voir N° 133